La pénibilité des métiers féminisés

par | 20 Mai 2025

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Mon travail le vaut bien rapport d'enquête

Le 15 mai dernier étaient célébrés les 30 ans du MAGE, le réseau de recherche international et pluridisciplinaire « Marché du travail et de genre ». L’occasion de rendre femmage à Margaret Maruani, sociologue incontournable et de revenir sur plusieurs grandes recherches reliant genre et travail. L’une des tables rondes portait notamment sur l’organisation et les conditions de travail. La chercheuse Séverine Lemière est revenue sur les résultats d’une enquête portant notamment sur la pénibilité des métiers féminisés.

L’enquête  » Mon travail le vaut bien »

Cette enquête, intitulée « Mon travail le vaut bien » a été menée entre fin 2021 et début 2022. Elle a donné la parole à près de 7000 professionnel·les des métiers du soin et du lien aux autres. Les répondant·es étaien issu·es de 15 métiers clés (dont AESH, ATSEM, aide soignant·e, assistant·e familial·e etc.). Ils et elles ont pu expliquer la réalité de leur travail, sa complexité, les conditions d’exercice et de pénibilité à travers 58 questions.

Si la chercheuse précise que le panel n’est pas représentatif du fait de la période (sortie de Covid) et des canaux de diffusion (sur-représentation des personnes syndiquées notamment), les données restent très parlantes malgré tout. Et l’intérêt du rapport d’enquête est de présenter les données de manières globale mais également par métiers, « pour alimenter les luttes collectives sectorielles » (S. Lemière).

Les résultats

Un cumul de facteurs de pénibilité pour les métiers féminisés

Les salarié·es ont été interrogé·es sur huit contraintes physiques, et les réponses sont frappantes. L’enquête permet ainsi de faire le constat d’un cumul des facteurs de pénibilité :

Pénibilité physique

Cette pénibilité recouvre de nombreux aspects dont le bruit ou encore des postures de travail inconfortable. Une ATSEM témoigne et évoque ainsi le « mobilier adapté aux enfants, de ce fait tout le temps accroupie ou baissée… »

Par ailleurs, dans ces 15 métiers, 67 % des professionnel·les assument des charges physiques alors que ce n’est le cas que de 41 % des personnes en emploi en France.

Pénibilité liée aux horaires atypiques

Tableau de résultats sur les horaires atyiques : une forme de pénibilité des métiers féminisés

Pénibilité émotionnelle

Elle est liée aux conditions d’emploi, et au fait de devoir faire face à la souffrance des autres (selon l’enquête, c’est le cas de 94 % du panel), ou encore d’avoir peur au travail. Actuellement, la gestion émotionnelle n’est pas reconnu comme du travail. Mais cela doit l’être : c’est un effort déployé de montrer des émotions qui ne sont pas forcément celles ressenties (89 % des professionnel·les doivent cacher leurs émotions au travail). Cela nécessite des réajustements constants.

Cette pénibilité est invisibilisée et donc non reconnue. Ainsi, ces métiers ne figurent pas dans le compte professionnel de prévention qui permet de partir plus tôt à la retraite. Or, l’enquête révèle un écart de + de 20 pts de personnes qui ne sentent pas capable de faire ce métier jusqu’à la retraite par rapport au reste de la population.

Des métier couteaux suisse

86% des répondant·es indiquent que leur métier exigent de faire plusieurs choses à la fois et des tâches qui nécessitent des compétences différentes et 75% affirment être régulièrement interrompu·es.

Par exemple, c’es le cas d’une infirmière présenté dans le rapport : « les interruptions de tâches sont notre quotidien : écouter les patients, répondre au téléphone, distribuer les médicaments… Les sollicitations sont nombreuses, surtout qu’on nous demande des tâches administratives contraignantes… Et il faut tout faire en même temps ».

Cela conduit à une invisibilité des exigences organisationnelles et cognitives liées à ce métier (faire des glissements de tâches par exemple).

Tableau de résultats sur les responsabilités des métiers du soin et du lien

Des responsabilités non valorisées

Le rapport indique que « 96 % de l’ensemble des professions interrogées ont la charge de la sécurité et de la protection des personnes ». Cela constitue ainsi le deuxième type de responsabilités déclarées. Le rapport rappelle que la notion de responsabilité est plurielle. Dans les métiers du soin, elle ne prend pas forcément de dimension d’encadrement d’équipe ou de gestion d’un budget conséquent. Elle relève en revanche de la prise en charge de vie humaine.

Des métiers déconsidérés

Ou du moins, dont la technicité et l’exigence est mal reconnue. Les fiches de poste sont lacunaires voire manquantes.

Le rapport précise que « un autre indicateur de ces qualifications non reconnues est synthétisé par le temps nécessaire à la bonne maîtrise de son métier ». Dans notre imaginaire collectif, ces métiers reposeraient sur des qualités perçues comme « naturelles », en lien bien sûr « avec l’assignation traditionnelle des femmes aux tâches relevant du soin, de l’aide et de l’assistance aux personnes en difficulté ». L’enquête montre que sur cette question, le positionnement des professionnel·les est pourtant clair. Plus de la moitié (54 %) des personnes interrogées considèrent que la durée nécessaire pour bien maîtriser son travail est de plus d’un an. [… ] faire face aux exigences émotionnelles demande de développer des compétences, c’est-à-dire des savoir-faire et des comportements professionnels spécifiques et adaptés. »

Pour conclure

Le rapport est riche de bien d’autres constats que je vous invite à découvrir.

Séverine Lemière a conclu son propos en rappelant que « les pénibilités des métiers féminisés sont un miroir grossissant des nouvelles pénibilités. Ainsi, les femmes ne sont pas spécifiques mais symptomatiques des mouvements qui agitent le monde du travail ».

En espérant que cette étude conduise l’Etat et les branches professionnelles à déconstruire pour mieux reconstruire la notion de pénibilité.

Pour échanger sur le sujet ou agir sur la pénibilité dans votre environnement de travail, contactez-moi.

Écrit par Aurélie Arquier

Conseil et formation – L’égalité en Version Opérationnelle. Je vous aide à penser, parler, agir égalité. Adjointe en charge de l’Animation et de la vie associative sur une commune de (presque) 5000 habitants.

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